CE QUE JE CROIS
"il est plus facile de proclamer l'égalité que de la réaliser"
 
10 sept. 2010
Tahar Ben Jelloun répond au Président Sarkosy

Lettre au président de la République
Monsieur le Président,
J'ai la chance de bénéficier de deux nationalités. Je suis marocain et français depuis 1991. Je
suis heureux d'appartenir à deux pays, deux cultures, deux langues et je vis cela comme un
enrichissement permanent. Depuis vos déclarations de Grenoble sur la possibilité de déchoir de la nationalité française une personne qui aurait commis un délit grave, je sens ma
nationalité française quelque peu menacée, en tout cas fragilisée. Non que j'aie l'intention de tomber dans la délinquance et de troubler gravement l'ordre public, mais je vis cela comme
une attaque du socle fondamental du pays, sa Constitution. Et cela, Monsieur le Président n'est
pas admissible dans une démocratie, un Etat de droit comme la France qui reste malgré tout le
pays des droits de l'homme, pays qui a accueilli et sauvé des centaines de milliers d'exilés
politiques tout au long du siècle dernier.
Vous aviez déclaré en 2004, quand vous étiez ministre de l'intérieur qu'"à chaque délit, il
doit y avoir une réponse ferme. Mais celle-ci ne peut varier selon que l'on est, sur sa carte
d'identité, français ou non". Le président que vous êtes aujourd'hui contredit le ministre que
vous avez été. Cela m'amène à réfléchir à la fonction qui est la vôtre et à répondre tardivement
au débat qu'un de vos ministres a cru bon de lancer sur la scène publique à propos de l'identité
nationale.
La nationalité est une part de l'identité. Elle peut être double, comme dans mon cas. Je ne me
vois pas privé de l'une des deux. Je me sentirais diminué.
Par ailleurs, aucune société n'est raciste en soi. C'est stupide et injuste de dire que "la France
est un pays raciste". La France, comme tant d'autres pays, est traversée par des tendances à
l'exclusion et au racisme, parfois pour des raisons idéologiques et politiques, et d'autres fois
pour des raisons de malaise social, de pauvreté et de peur. Faire l'amalgame entre insécurité et
immigration est plus qu'une erreur, une faute.
Le rôle d'un dirigeant politique est de décourager, voire empêcher le développement de ces
tendances. Un chef d'Etat ne doit pas réagir avec ses humeurs et ses tripes. Au contraire, il
n'est pas un citoyen qui peut se permettre de dire n'importe quoi. C'est quelqu'un qui doit
peser ses mots et mesurer les conséquences qu'ils peuvent générer. L'Histoire enregistre ses
déclarations, les bonnes et les mauvaises, les justes et les malvenues. Votre quinquennat sera
certainement marqué par quelques-unes de vos bavures langagières. N'importe quel homme
insulté a le droit de réagir. Pas un chef d'Etat. Non pas qu'on soit autorisé à vous manquer
de respect, mais vous devez vous situer au-delà du niveau du citoyen moyen. Vous êtes un
symbole, porteur d'une fonction noble et exceptionnelle. Pour habiter cette fonction, pour
consolider cette ambition, il faut savoir prendre de la hauteur et ne pas coller aux faits au
point d'oublier qu'on est un citoyen d'exception.
Qu'il soit issu d'un parti défendant des valeurs de droite ou de gauche, le chef de l'Etat, parce
qu'élu au suffrage universel, doit être le président de tous les Français, y compris des Français
d'origine étrangère même quand le malheur casse leur destin ou les prédispose à une précarité
pathogène. Or, vos récentes déclarations, dénoncées par un éditorial du New York Times et
par des personnalités aussi importantes que Robert Badinter, sont le signe d'un dérapage qui,
peut-être vous apporterait en 2012 certaines voix du Front national, mais vous place dans une
situation difficilement défendable.
APARTHEID
Monsieur le Président, je comprends votre souci sécuritaire. Vous ne trouverez personne pour
défendre des voyous qui tirent sur des agents de la police et de la gendarmerie. La justice
est là pour donner "une réponse ferme" à ces délits ; ils doivent être jugés sans que leurs
origines, leur religion ou leur couleur de peau soient prises en compte, sinon, on tomberait
dans l'apartheid. Mais la répression ne suffit pas. Il faudra aller aux racines du mal et assainir
de manière définitive la situation dramatique des banlieues.
Il est plus facile de susciter la méfiance, voire la haine de l'étranger, que le respect mutuel.
Un chef d'Etat n'est pas un policier au statut amélioré. C'est un magistrat, le plus haut placé,
donc celui devant être irréprochable dans sa conduite et dans ses paroles. Il est le garant de
la justice et de l'Etat de droit. Quand, Monsieur le Président, vous promettez la déchéance de
la nationalité aux délinquants d'origine étrangère qui porteraient atteinte à la vie d'un policier
ou d'un gendarme, vous tenez un discours que la Constitution réfute. C'est une parole en l'air,
car vous savez pertinemment que l'application d'une telle loi, si elle est votée, créerait plus de
problèmes qu'elle n'en résoudrait. Ce n'était pas à vous de lancer cette menace.
Monsieur Le Président, vous n'êtes pas sans savoir ce que l'ONG Transparence France a
écrit dans son dernier rapport. Au cas où cela vous aurait échappé, je vous cite une de ses
conclusions : "La France continue de véhiculer une image relativement dégradée de sa classe
politique et de son administration publique." La France est par ailleurs classée au 24e rang sur
180 pays en ce qui concerne la corruption.
La crise économique n'est pas une excuse. La crise morale est un fait. Il revient à vous,
Monsieur le Président, de rétablir l'image de la France dans ce qu'elle a de plus beau,
d'enviable et d'universel, à savoir son statut de pays des droits de l'homme, pays de la
solidarité et de la fraternité proclamées, terre généreuse, riche de ses différences, riche de
ses couleurs et de ses épices, prouvant entre autres que l'islam est tout à fait compatible avec
la démocratie et la laïcité.
Pour cela, Monsieur Le Président, effacez, je vous prie, de votre
discours les idées malheureuses qu'un parti d'extrême droite diffuse dans le but de fermer ce
pays sur lui-même, de l'isoler et de trahir ses valeurs fondamentales.

Tahar Ben Jelloun est aussi membre de l'académie Goncourt depuis 2008. Il a reçu le prix
Goncourt pour "La Nuit sacrée" ("Points" Seuil) en 1987. Il a publié "Le Racisme expliqué à
ma fille" (Seuil, 1997). Dernier livre paru, "Au pays", chez Gallimard (2009).
posted by Fawzi. Benabdallah vendredi, septembre 10, 2010  
 
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Nom: Fawzi. Benabdallah
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